Pour en finir avec le schéma relationel dominant/dominé : Bernard Marie Chiquet nous parle de la relation d’Equivalence
Idees Blog sur la vie a aujourd’hui la chance d’interviewer Bernard Marie Chiquet, sur un sujet passionnant : la relation d’équivalence.
Bonjour Bernard Marie Chiquet, qui êtes-vous ?
Je suis un être en quête d’équivalence et de souveraineté et qui aspire profondément à l’émergence d’une nouvelle humanité. Sur ce chemin, j’ai épousé plusieurs rôles et je me suis pris pour eux: fils, père de famille, mari, patron d’entreprises, entrepreneur, …
Je me suis pris pour les rôles, j’ai même fusionné avec eux. A une époque, je me prenais pour un PDG et un père modèle: c’est comme cela que je me présentais tellement je mettais toute mon énergie dans ses rôles en oubliant totalement qui j’étais.
Je suis né dans une famille aisée et faisant partie de l’élite: père polytechnicien, patron de grosses entreprises: mère issue du 16ème arrondissement et d’énarques depuis des générations. Tout ce que je ne suis pas, c’est pour ça que je suis parti tôt, très tôt du foyer familial en évitant soigneusement les chemins qui étaient tout tracés pour un jeune garçon brillant dans ses études.
J’ai pourtant été PDG, j’ai créé avec succès des entreprises et diriger des très grosses. J’ai arrêté ce sport il y a 7 années maintenant pour me trouver et laisser émerger ce qui était vraiment important pour moi. Après un long parcours, j’ai créé un Institut de Recherche, d’Enseignement et d’Accompagnement des organisations (au sens large du terme): l’Institut de la Gouvernance Intégrale ou plutôt Integral Governance Institute parce que je travaille souvent en anglais.
Qu’est-ce que la relation d’Equivalence ?
Nous ne sommes pas égaux: tu as des talents que je n’ai pas et j’ai des talents que tu n’as pas. Et c’est tant mieux, c’est toute la richesse de la diversité à condition de savoir en profiter, et d’en tirer le meilleur parti. Et cela passe par ce que j’appelle l’équivalence : c’est un nouvel espace ou le jeu des dominations (masculines, intellectuelles, hiérarchiques, du fait de la propriété, des Trade mark, de la vivacité intellectuelle, de la force physique, …) s’arrête.
Nous avons tous la même valeur au regard de la vie, nous sommes tous des êtres puissants incarnant des rôles différents dans cette formidable pièce de théâtre qu’est la vie, tous tendus vers un seul et unique objectif, l’évolution de la race humaine, qui ne veut et ne peut qu’évoluer. J’aime beaucoup cette phrase de Satprem, proche de La Mère:
«Il faut que les hommes soient devant une réalité physique un peu terrible pour changer de conscience. On n’est pas dans une crise morale, politique, financière, religieuse, on est dans une crise évolutive; on est en train de mourir à l’humanité pour naître à autre chose.» Satprem
La relation dominant/dominé est-elle universelle ou y a-t-il des tribus ou des sociétés qui ne l’utilisent pas comme type de relation privilégiée ?
Depuis des générations, des millénaires, nous sommes habitués, je devrais dire esclaves de deux modes: je domine ou je suis dominé. Et c’est très simple à comprendre. Au fond, l’homme est un animal de troupeau doté d’un mental et potentiellement du Libre-Arbitre.
En tout cas, même s’il a remplacé ses outils de domination, de la force physique (ceci existe encore de nos jours) à celle de l’intelligence en remplaçant les muscles par l’argent, l’homme reste d’abord et avant tout dominé par ses pulsions animales. Lorsqu’on est un mâle, par peur viscérale d’être dominé, on cherche à dominer et à monter, non pas une seule femelle, mais toutes les femelles.
Je peux apparaître provocateur, mais installez-vous à une terrasse de café aux beaux jours et regarder les hommes, tous les hommes: une belle femme passe, aussitôt et automatiquement le mâle scanne. C’est un réflexe. Et comme il a été plus ou moins conditionné par une forme de morale (et çà dépend des cultures), aussitôt il culpabilise, il vérifie que personne ne l’a vu car il croit que ce n’est pas bien, qu’il n’a pas le droit. C’est un programme très profond dans nos cellules, de survie de l’espèce. Et c’est universel. La femelle elle, va chercher par tous les moyens à être désirable et il y a aussi des femelles dominantes. Regarder le maquillage, les décolletés, les strings qui dépassent (avant c’était les porte-jarretelles), les talons qui amplifient le déhanchement comme pour mieux montrer la marchandise.
L’homme est actuellement la race vivante la plus mal foutue avec par exemple des menstruations mensuelles pour les femmes: rendez-vous compte de l’absurdité. Des règles parfois douloureuses, en tout cas inconfortables, chaque mois pendant 30 années ou plus, pour un ou deux enfants, parfois quelques uns de plus mais pas beaucoup. La conséquence, c’est que la période des amours au sens animal du terme, est permanente: 24/24 7/7 365/365. Aucun autre animal ne fonctionne comme cela! Il est vraiment temps que nous passions à autre chose. Voyez les hommes, la sexualité, çà leur tombe dessus vers 13 ans et ils ne savent comment gérer cette énergie. Que d’énergie est dépensée par les mâles pour gérer du mieux qu’ils le peuvent cette énergie qui ne les lâche pas si tôt et pas si facilement. Vous me direz que tout cela est exagéré et vous avez sans doute raison… mais quand même. Allez au restaurant le samedi soir: Madame est heureuse, on s’occupe d’elle, elle s’est faite toute belle. Et Monsieur attend plus ou moins patiemment le retour à la maison ou ailleurs pour gérer ses pulsions.
Tout cela pour expliquer que l’être humain est soumis à des forces qui le dépassent le plus souvent et qui le mettent systématiquement dans des rapports de domination aux autres.
Comment en sortir et aller vers l’équivalence? C’est une bonne question. C’est comme un Art Martial: se créer des espaces d’équivalence grâce à des méthodes, des processus qui par leur cadre, amènent à cette posture. Et répéter le geste tous les jours, comme le pianiste virtuose qui répète inlassablement et quotidiennement ses gammes ou le champion d’Art Martial ses Katas.
Il faut bien comprendre que c’est une rééducation totale.
La relation d’équivalence est-elle l’inverse de la soumission et de la domination ?
Oui et non, disons que c’est une troisième voie, une autre posture intérieure. J’aimerais être toujours dans cette posture d’équivalence, j’y suis de plus en plus. Je me surprends aussi à dominer ou à être dominé et puis … il y a toutes ces fois ou je ne m’en rends même pas compte, j’espère de moins en moins.
Quels en sont les avantages et les inconvénients ?
Et vous, qu’en pensez-vous ?
Je n’y vois, à priori, que des avantages !
Peut-elle se pratiquer partout : en famille, au travail, avec ses amis…. ?
Oui elle peut se pratiquer partout, au travail, en famille, à l’école, avec ses amis, en milieu associatif, etc. J’ai une famille de 5 enfants, nous sommes donc 7 et nous avons commencé à appliquer ses processus (essentiellement CNV et Sociocratie) qui permettent l’incarnation de l’équivalence, il y a maintenant 7 années. C’est incroyable les impacts que cela a eu et a encore sur chacun des membres de la famille. Plus aucun des enfants ne demandent l’autorisation en se mettant à la merci d’un véto autoritaire et non argumenté. C’est fini la posture du petit garçon qui demande à son papa, autorité supérieure, s’il a le droit, s’il peut, … et la conséquence, qu’est ce sentiment d’impuissance vécu par les enfants face à leurs parents, à leurs profs et plus tard face à leur patron, leur organisation, leur gouvernement. A la place, l’enfant apprend vite (très vite et bien plus vite que les adultes) à transformer ses tensions, ses besoins en proposition qu’il exprime en demandant à l’autre – parent, professeur – s’il a une objection. Le véto, le « j’ai pas le temps » ne sont juste plus possibles. L’autre, l’adulte est amené à intérioriser, à se poser la question « ai-je une objection? Et si oui, laquelle? » puis exprimer son objection argumentée à l’enfant. Ca fait longtemps que toutes les décisions qui impactent plusieurs membres de la famille sont prises sur ce mode, à commencer par les vacances d’été. Et paradoxalement, à l’âge de l’adolescence par exemple, ou je vois autour de moi couiner parents et enfants, les uns parce qu’ils sentent que les enfants résistent, trainent les pieds dans ce magnifique voyage qu’on organise pour eux (« les ingrats »), les autres parce qu’ils préfèrent être avec leurs copains « à ne rien faire! » plutôt que de s’embêter en vacances avec papa, maman et en plus, deux fois en moyenne du fait des familles recomposées.
Je prends souvent l’exemple de Louis dans mes conférences : Louis est notre fils âgé de 12 ans, il me fournit toutes les illustrations dont j’ai besoin pour concrétiser mes propos. Récemment, son prof. de Math annonce à toute la classe qu’il y aura un cours supplémentaire d’une heure en fin de semaine pour rattraper le programme car la classe a selon lui du retard. A la pause, Louis va voir son prof. pour lui expliquer qu’il ne viendra pas et lui proposer de mettre un peu plus de cadre dans la classe car il a beaucoup de mal à suivre à cause des bruits trop nombreux que font les élèves : et il demande au prof. s’il a une objection à poser un cadre qui puisse permettre à ceux qui ont envie d’écouter, de pouvoir suivre et profiter du cours. Là-dessus, la discussion s’arrête dans une ambiance neutre. Le prof. s’en va. Louis n’ira pas au cours supplémentaire. Et pourtant cela l’embête car il a horreur de rattraper les cours : il veut rester cohérent, intègre et il assume ses choix. Au cours suivant, tout change : le prof. pose un cadre, les bruits parasites disparaissent. Louis et d’autres comme lui, peuvent enfin suivre le cours avec la meilleure concentration. Et la classe, ne plus prendre de retard…
Aucune violence, aucune rébellion, aucune impertinence, aucune soumission : l’équivalence entre un enfant de 12 ans et un prof. expérimenté (et déjà un peu résigné par ce qu’il est convenu comme étant « normal » dans les classes) fait ses preuves et permet à un prof. de reconnecter au sens de ce qu’il fait et de permettre à ceux qui ont envie de profiter de son enseignement de le faire. Cela remet à l’endroit ce qui était juste à l’envers…
Avec un très jeune enfant (qui intériorise les interdits, 3-4 ans) peut-on mettre en œuvre ce type de relation ou l’autorité doit-elle quand même apparaitre ?
Je n’ai pas l’expérience, je dirais OUI. Le plus jeune de nos enfants avait 5 ans lorsque nous avons commencé la sociocratie à la maison. Il a tout de suite capté, il était (et est toujours) étonnant: c’est lui qui animait le mieux le cercle d’équivalence à la maison, même du haut de ses 5 ans.
Il ne faut pas confondre autorité et autoritarisme, il me semble. L’équivalence ne veut pas dire égalité et tous pareils, je l’ai déjà dit. Avec mes enfants, nous sommes équivalents mais nous n’avons pas les mêmes rôles. Je mets de l’énergie dans un rôle de père, qu’il me semble difficile de définir de façon unilatérale : aussi dès – assez tôt – que mes enfants étaient « en âge », ai je défini avec chacun d’entre eux quel était mon rôle de père, et je me suis retrouvé avec autant de rôles différents que j’avais d’enfants ! C’est logique et pourtant assez inhabituel. Ne sous-estimons pas les enfants : à équivalence, j’ai été surpris de leur maturité à très jeune âge.
Si l’on est manager peut-on pratiquer ce mode de relation ?
Bien sûr. Cela nécessite pour le manager de déléguer son autorité : l’autorité pour définir les autorités bascule du manager vers un espace et un processus « sacré », ceux de la Gouvernance à équivalence.
C’est souvent un challenge personnel. Quitter un monde connu ou je domine sur mon petit monde et j’accepte d’être dominé dans d’autres.
C’est souvent plus confortable de rester dans cette dualité, de rester « esclave » et donc de créer des tyrans. Ne dit-on pas que si l’esclave arrête, le maître disparait. C’est selon moi, l’enjeu de la race humaine aujourd’hui et le sens de la crise qui nous occupe. C’est une crise d’évolution de conscience, ni plus, ni moins et c’est tout. L’enjeu est pour chacun d’entre nous, ou le plus grand nombre d’actualiser ce dont nous disposons tous (y a rien à créer) et que nous n’utilisons pas ou presque pas, le Libre-Arbitre. Prendre conscience de notre souveraineté individuelle.
Commencez à penser par soi même, découvrir le monde d’illusions dans lequel nous vivons et agir en cohérence, quelques soient les conséquences. Sortir de cette zone de peurs qui nous coupent de notre toute-puissance, de notre souveraineté, de cet endroit profond particulier ou nous nous retrouvons tous car en cet espace, nous ne sommes plus qu’UN.
Pour les organisations, nous avons la chance de voir émerger de nouveaux modèles d’organisation qui nous amène à épouser de plus en plus ce type de posture. Les anglo-saxons parlent d’ »empowerment ». On ne savait pas bien comment. Avec les dernières approches, je pense notamment à l’HolacracyTM, nous commençons à avoir de bonnes approximations de ce modèle vertueux.
J’aurais adoré connaitre tous ces modèles que je maîtrise maintenant, lorsque j’étais patron: les autres auraient moins souffert et moi aussi.
Si soi-même on pratique mais que notre interlocuteur reste en mode dominant/dominé comment fait-on ?
C’est pas possible, ou alors on est dans l’illusion manipulatrice de se croire ou faire croire que l’on est à équivalence: quand je prend ma place à équivalence, l’autre prend la sienne et le groupe peut aussi se placer.
Un très grand Merci Bernard Marie Chiquet pour nous avoir livré votre analyse des relations interpersonnelles. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur l’action de Bernard Marie notamment dans les entreprises, les organisations mais aussi pour les familles rendez-vous sur son site : c’est ici :)
Bientôt Idees blog tentera, comme pour la sociocratie, de comprendre les bases de la CNV(communication non violente)



